Mottes médiévales dans la vallée de la Sauldre

Mottes médiévales dans la vallée de la Sauldre

 

Henri DELETANG
Archéologie aérienne. Mottes médiévales dans la vallée de la Sauldre (Cher et Loir-et-Cher)
Extrait de "Archéologie en Sologne II, sous la direction de Henri Delétang - La Sologne et son passé 42 - Bulletin de Groupe de Recherches Archéologiques et Historiques de Sologne". www.grahs.1901.org

Le fond alluvial des vallées de la Loire, du Cher et du Loir a livré un bon nombre de vestiges d'ouvrages de terre. Certains avaient déjà été repérés au sol, mais l'observation aérienne offre deux avantages : elle permet, avec le recul qu'elle offre, d'en obtenir une autre vision et, en exploitant les conditions favorables à la détection des microreliefs (tertres et fossés), de découvrir des sites inédits. Bien que moins importante, la vallée de la Sauldre n'est pas en reste sur ce point.

Qu'est-ce qu'une motte ?
Aux IXe-Xe siècles, l'Empire de Charlemagne se défait à cause des luttes entre ses successeurs. Viennent s'ajouter les invasions normandes qui provoquent des troubles et des désordres. Des villes sont dévastées. Dans les campagnes, l'insécurité et la défaillance du pouvoir central font que les plus faibles se mettent sous la protection du personnage local le plus puissant ; ils se lient, se « recommandent » au seigneur, s'engagent à le servir, en paix comme en guerre, en échange de sa protection. Ces seigneurs locaux ont édifié des demeures fortifiées qui symbolisaient également leur pouvoir.

Fig. 1 - Tapisserie de Bayeux. Représentation de la ville de Dinan. Construite en bois, la « motte » est très vulnérable (© HD).

 

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Bien qu'écrite tardivement (1100-1130), la description du château de Merckem (Flandre) peut donner une idée de l'architecture d'une motte : « C'est l'habitude des hommes les plus riches et les plus nobles d'amonceler une motte de terre aussi haute qu'ils peuvent parvenir à le faire et de creuser autour un fossé, le plus large et le plus profond possible, d'enclore complètement le plateau terminal de la motte d'une palissade de planches assemblées avec une extrême solidité et formant un rempart, flanqué autant qu'il est possible d'un certain nombre de tours ; dans cette enceinte, ils construisent au centre une habitation, ou plutôt une forteresse, qui doit commander tout le périmètre ; elle est disposée de telle façon que la porte d'entrée du château n'est accessible que par un pont qui prend naissance sur la contrescarpe du fossé et monte en pente douce, soutenu aux intervalles voulus sur des madriers couplés ou même groupés par trois ; son inclinaison est calculée de façon qu 'ayant traversé le fossé il atteint la crête de la palissade au point où il la rencontre et que ce point correspond directement au seuil de la porte. »
Sur la « Tapisserie de Bayeux », brodée quelques années après la conquête de l'Angleterre par Guillaume, duc de Normandie, en 1066, les villes fortifiées de Dol, Rennes, Dinan et Bayeux sont représentées comme l'image d'une « motte », avec le tertre, son fossé (de profil), le pont qui mène à la demeure entourée d'une palissade de bois (fig. 1).
Utilisant des matériaux locaux, le bois et la terre, les travaux de terrassement et de construction pouvaient être entrepris par des charpentiers et par les serfs ou les paysans libres dans le cadre des corvées dues au seigneur.
En Sologne, l'appellation « motte » a été généralisée à des types d'ouvrages fossoyés divers dans leur plan, leur architecture et leur datation.

Pierrefitte-sur-Sauldre (Loir-et-Cher)

Sur le terrain, lors d'une visite en décembre 1833, Louis de La Saussaye, avait remarqué « deux mottes entourées d'eau, dont la première porte une construction moderne insignifiante appelée le Château de la Motte, et la seconde, près du pont de Sandre porte le nom de Château frian ». Elles sont figurées, dans son atlas qui accompagnait ses
« Mémoires sur les Antiquités de la Sologne blésoise » restés en partie inédits (fig. 2).

 

 

Fig. 2 - Plan du bourg de Pierrefitte par L. de La Saussaye, Atlas des Mémoires pour servir à l'histoire de la Sologne blésoise sous la domination romaine, 1835-1836, pi. XXXII, (Fonds patrimonial des Bibliothèques de Blois, m s 810)

 

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La Motte
Le site est implanté au nord-est du bourg, à 500 m de l'église. Pour E.-C. Florance, « c'est une enceinte carrée de 50 m de côté environ, avec des fossés de 7 m de largeur, qui renferme maintenant une petite habitation bourgeoise. Les fossés ont été en partie comblés. Il n 'en reste qu'au nord et à l'est ». La disposition des bâtiments, telle qu'elle figure sur le plan cadastral de 1832, a peut-être induit Florance en erreur, en l'incitant à voir une forme carrée (fig. 3). Il se pourrait également que Florance se soit inspiré du plan de Louis de La Saussaye dont on sait, par ailleurs, qu'il en a eu connaissance.

Le fossé, maintenant presque totalement comblé, a été mis en évidence lors d'une crue de la Sauldre dont les eaux se maintenaient dans la dépression circulaire ou ovalaire (fig. 4).

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Fig. 3 - Pierrefitte-sur-Sauldre, La Motte,
février 1978 (© H. Delétang).

 

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Fig.4 - Pierrefittte-sur-Sauldre, Plan du bourg
(Florance, L'archéologie..., 4e partie, 1926, p. 552).

 

En 1836, le conseil municipal de Pierrefitte s'est intéressé d'une manière inattendue à ce site : « On trouve dans les vieux titres du château de la Motte sis à 200 m de cette commune, un ordre de Charles 7 daté de Bourges le 17 juillet 1429 [cette date en surcharge sur 1749 !] pour fortifier ce château entouré alors de fossés et d'un pont levis [...] ».

Au milieu du XVIIe siècle, la limite de la seigneurie de Brinon passait « par les fossez du lieu de la Mothe » et « par le bout du pont levis dudict lieu de la mothe », ce qui suppose que le fossé était encore fonctionnel à cette époque.

Château-Friant
La motte dite de Château-Friant est sûrement l'un des plus intéressantes à étudier. C'est « une petite enceinte circulaire qui se trouvait [...] dans la vallée, au bas du coteau et près de la Sauldre, à 200 m du bourg [...] Elle était formée par un fossé circulaire de 7 m de largeur, aujourd'hui comblé par le propriétaire avec les terres qui surélevaient l'intérieur de l'enceinte. A présent, il faut être conduit par un ancien du pays pour reconnaître dans la prairie l'emplacement de cette ancienne petite forteresse, qui n'avait que 30 m de diamètre» . Tels sont les renseignements recueillis et publiés par Florance, au début du XXe siècle, accompagnés d'un plan de situation qui nous a permis de concentrer nos recherches et de retrouver cette motte (fig. 3).

Après bien des prospections terrestres infructueuses dans le voisinage du pont sur la Sauldre, de part et d'autre de la route actuelle, le hasard nous aida un jour. Revenant de Souesmes, le 8 février 1977, en passant sur la levée du pont, nous avons remarqué que la Sauldre, alors en crue, avait étalé ses eaux dans toute sa vallée, et envahi le lavoir sur une bonne hauteur ; mais juste au bas de la levée, une petite calotte assez plate et herbeuse émergeait des eaux troubles, en un endroit correspondant approximativement à celui que les plans de La Saussaye et de Florance donnaient pour Château-Friant. Malheureusement, nous n'avions pas emporté d'appareil photo ! Depuis ce jour, à chaque crue de la Sauldre, nous rendons visite au site, espérant tirer une photographie au moment où, spectaculairement, le disque de la motte émerge. Mais la chance ne nous a pas encore souri : si nous arrivons trop tôt, les eaux n'ont pas assez monté, ou trop tard, les flots ont tout recouvert.

En revanche, à partir de ce premier repérage, nous avons pu, sur le terrain, reconnaître l'ancien fossé grâce à une légère dépression annulaire dont le sol s'avère, sous le pied, plus spongieux que l'intérieur. Dans une telle zone amphibie, les Solognots disent que « ça pouèse ! ». Les variations d'altitude sont près peu sensibles et il faudrait un lever topographique très méticuleux pour les mesurer.

Au cours d'une mission aérienne en septembre 1978, la motte de Château-Friant a été repérée grâce à la végétation différentielle : entre la plantation de peupliers et la route, une tache verte sub-circulaire est cernée par une zone brune de largeur irrégulière ; à gauche, les mêmes plantes brunâtres dessinent deux autres zones vertes ovalaires qu'on pouvait considérer, au premier abord, comme des traces de structures annexes à la motte (fig. 5).

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Fig. 5 - Pierrefitte-sur-SauIdre, Château-Friant, 1978 (© H. Del étang).

En mars 1982, après une période très pluvieuse qui a gonflé le lit de la Sauldre, un second survol du site fut déterminant, en faisant apparaître l'anneau d'eau résiduelle qui cerne la motte et en éliminant, du même coup, les traces voisines parasites (fig. 6)

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Fig. 6 - Pierrefitte-sur-Sauldre, Château-Friant, 1978 (© H. Del étang)

Mais, d'année en année, la végétation s'est développée, et il est aujourd'hui bien difficile de distinguer, au sol, le moindre relief.
Cette motte était connue au milieu du XVIIIe siècle. Le «plan général des alantour du pont de Pierrefitte sur la rivierres de Sauldre [sic] », daté de 1765, figure, avec des hachures, le relief d'un monticule circulaire entouré d'un fossé (fig. 7).

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Fig. 7 - Pierrefitte-sur-Sauldre, Château-Friant (A. D. Loir-et-Cher, Extrait du plan 259.22, 1765).

Les mesures indiquées en toises sur ce plan situent facilement la motte dont le centre est à environ 35 toises (= 70 m) du rebord du plateau et à 40 toises (- 80 m) du lit de la Sauldre. La plateforme interne qui a une douzaine de toises de diamètre (= 25 m) est montrée plane et horizontale, avec une « hauteur comme cy contre », c'est-à-dire au même niveau que le sol environnant du fond de vallée. Il y a donc lieu de penser que, contrairement à l'assertion de Florance, le fossé n'a pas été remblayé avec les terres de l'intérieur, mais qu'il s'est comblé peu à peu par l'action des agents naturels d'érosion : dans le cas présent, à cause de la nature sableuse et graveleuse du sol, on peut envisager la conjugaison d'un lent éboulement des parois meubles du fossé et d'un alluvionnement provoqué par les débordements de la Sauldre.

Une dernière remarque concerne la localisation du site. Celui-ci transparaît, en effet, sur le plan cadastral de Pierrefîtte-sur-Sauldre, de 1832, sous l'aspect d'une parcelle (n° 11, section E, du Bourg, lieu-dit la Motte) polygonale, appuyée sur le chemin qui mène au pont (fig. 8), mais le dernier cadastre ne tient plus compte de cette motte.

 

Fig. 8 - Pierrefitte-sur-Sauldre, Château-Friant
(A. C. Pierrefitte-sur-Sauldre, plan cadastral, 1832).

 

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